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« Je paye très cher mon amitié avec les juifs », juge l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi

Près d’une semaine après la marche contre l’antisémitisme qui a vu défiler 182 000 personnes dans l’Hexagone, dimanche 12 novembre 2023, l’imam de Drancy et président de la Conférence des imams de France, Hassen Chalghoumi, revient pour « Ouest-France » sur la faible participation de représentants de sa religion et souligne l’importance d’un dialogue judéo-musulman, malgré le conflit au Proche-Orient.

« Ce dimanche, il faut que nous soyons tous juifs, comme nous avons tous été Charlie en 2015 et comme nous pourrions être tous musulmans un jour », a fait savoir le président de la Conférence des imams de France et voix de la mosquée de Drancy (Seine-Saint-Denis), Hassen Chalghoumi, le samedi 11 novembre 2023 au Parisien , à la veille de la marche républicaine contre l’antisémitisme qui a vu défiler 182 000 personnes dans l’Hexagone.

Défenseur de la République, pourfendeur de l’intégrisme musulman et artisan du dialogue interreligieux, les positions d’Hassen Chalghoumi lui ont permis de devenir, en près de vingt ans, un responsable religieux aussi médiatisé qu’apprécié des autorités françaises. Elles lui valent aussi d’être devenu un homme traqué, placé avec sa famille sous protection policière.

L’imam ne fait pas consensus parmi les membres de sa communauté et irrite les plus radicaux qui l’accusent au mieux d’être un « opportuniste », au pire une « serpillière à sionistes ». Dans notre société mise sous tension par la guerre entre Israël et le Hamas et marquée par une explosion des actes antisémites, il rappelle à Ouest-France l’importance de maintenir un dialogue judéo-musulman, en analysant les dangers et les défis auxquels sa religion se retrouve aujourd’hui confrontée.

La marche civique contre l’antisémitisme a rassemblé, dimanche dernier, plus de 180 000 personnes en France. Vous y étiez, quel bilan tirez-vous de cette mobilisation ?

J’ai répondu à l’appel lancé par les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, car il s’agissait avant tout d’un appel républicain contre l’antisémitisme. Un appel de paix, porteur d’espoir et de fraternité. J’ai été « Charlie » et « Samuel Paty ». Il me semblait donc normal d’appeler à être « juif » ce dimanche, malgré les critiques. Ce rassemblement, c’était tout simplement la République, sans slogan ni haine. J’y ai vu un peuple soudé qui a su montrer au monde que la haine, ce poison qui déchire notre société quelle que soit sa forme, n’a pas sa place en France. Cette marche, c’était une belle victoire sur les divisions.

Vous êtes l’un des rares imams à avoir invité les organes musulmans à venir « en force » à ce rassemblement. En France, les catholiques ont un clergé et les juifs un Consistoire, qui font tous deux autorité. Qui représente l’islam ?

L’islam est une nouvelle religion, même si ça va faire plus de trente ans que l’on débat de son organisation. Après les attentats, notre pays se demande souvent pourquoi notre communauté ne réagit pas. C’est une communauté silencieuse. Elle a plusieurs voix car il y a beaucoup de divergences, mais cette diversité qui la caractérise est aussi une richesse à mes yeux. Elle se compose d’individus français, mais également d’origine marocaine, tunisienne, égyptienne, algérienne, sénégalaise, malienne… Pour ma part, je suis une voix parmi d’autres, mais c’est mon devoir de rappeler que nous sommes très nombreux à partager cette vision de vouloir vivre en paix.

Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a refusé de se rendre à la marche, au motif qu’elle ne tenait pas compte de l’islamophobie et n’était donc pas de nature à « rassembler ». Ces deux combats sont-ils antagonistes ?

Ces gens sont des irresponsables et leur position victimaire dessert notre communauté. Il faut être aveugle pour ne pas voir que, depuis le 7 octobre, les juifs sont attaqués. Lorsqu’on défend la communauté juive, on défend pleinement notre foi, car un vrai musulman ne peut accepter l’idée qu’un être humain soit menacé et vive dans la peur comme certains de nos concitoyens. Cette mise en concurrence est donc particulièrement révoltante, mais je pense que cette stratégie est le fruit d’instances qui influencent le CFCM et la Grande mosquée de Paris pour faire de la récupération. Ces gens faibles recherchent, à travers leur couleur politique ou leur religion, des prétextes pour ne pas venir. Ils mettent les communautés face à face. Peu importe notre vision ou notre confession, on se devait d’être présent, en tant qu’Hassen, David et Michel, tout simplement.

De son côté, l’Union des démocrates musulmans français (UDMF) a fait savoir qu’elle refusait de marcher avec l’extrême droite et « des soutiens inconditionnels d’un État colonial ». Comment avez-vous perçu la présence de ces derniers ?

Je suis un homme de foi, pas un homme politique, mais la lutte contre l’antisémitisme n’est pas un sujet prétexte à des polémiques. C’est ce message que j’ai répété inlassablement durant une semaine. Le plus important pour moi était donc de voir le peuple français rassemblé. Si des partis, quelles que soient leurs étiquettes, marchent contre l’antisémitisme, tant mieux. J’estime qu’on ne peut les exclure, ayant moi-même été rejeté. Nous entrons dans une période extrêmement difficile et seuls la clarté et le courage comptent. Sans eux, on sait que l’Histoire ne nous pardonnera jamais.

Ce rassemblement a également été marqué par la faible mobilisation de la jeunesse française. À ce titre, un certain nombre de vos pairs considèrent que votre discours fait l’effet d’un « repoussoir » auprès des jeunes musulmans. Pourquoi ?

J’aimerais savoir pourquoi il y a autant de haine contre moi. Je pense juste que mes appels trouvent un écho et que cela les dérange. Pourquoi la jeunesse ne s’est pas mobilisée en masse ? Je n’en sais rien. Premièrement, certains se mobilisent déjà dans les facs et les lycées depuis la guerre au Proche-Orient, notamment à l’extrême gauche. Deuxièmement, cette jeunesse n’a pas encore vécu la guerre pour connaître les vraies valeurs de paix. Elle passe beaucoup de temps sur Snapchat et TikTok, où l’on retrouve beaucoup de désinformation. Les parents, l’Éducation nationale, les réseaux sociaux et les médias ont du travail à faire pour éviter qu’ils ne basculent vers les extrêmes.

Vous êtes menacé depuis votre recueillement au mémorial de la Shoah à Drancy en 2005. Ces menaces se sont-elles aggravées avec le contexte que l’on connaît au Proche-Orient ?

Je paye très cher mon amitié avec les juifs. Depuis le 7 octobre et les bombardements d’Israël sur Gaza, je suis clairement redevenu une cible. Vous savez, je suis l’imam d’une ville qui a connu la Shoah et l’exemple même du rapprochement entre la communauté juive et les musulmans. Mes détracteurs m’appellent d’ailleurs « l’imam des juifs ». Pour moi, c’est un honneur, mais pour les Arabes antisémites, « juif » reste une insulte. Sur TikTok et les réseaux sociaux, je reçois un tsunami de haine. Certains se moquent de mon accent, mais j’ai le même que leurs parents, et j’ai mon amour pour la France. Je subis des menaces, des insultes et des appels à 3 h du matin. J’ai même reçu une vidéo de Daech me visant nommément et j’ai déposé plainte. Heureusement, c’est une minorité et on résiste, on essaye. Mon discours est le même depuis vingt ans, mais le monde a changé.

La Grande mosquée de Paris a dénoncé début novembre la « libération progressive » d’une parole « raciste et haineuse » contre les musulmans de France, en plein conflit entre Israël et le Hamas. Partagez-vous l’inquiétude de son recteur, Chems-eddine Hafiz ?

Après les attentats en France, on a pu subir des amalgames et une vague d’agression contre les musulmans et nos lieux de prière. Mais là, le contexte n’a rien à voir. Sur les réseaux sociaux comme dans certaines mosquées, les juifs sont victimes d’appels au meurtre ! Des imams à Marseille, Toulouse, Bordeaux et dans le Gard ont d’ailleurs été condamnés par la justice et je m’en félicite. Des gens dangereux sont en train de liguer nos communautés entre elles. De plus, cette marche n’était pas du tout organisée contre les musulmans, comme j’ai pu l’entendre dire. Je n’ai d’ailleurs pas entendu un seul slogan raciste. Enfin, si nous sommes victimes demain de racisme, je suis persuadé que nos compatriotes juifs et chrétiens et toute la société seront à nos côtés.

Redoutez-vous une aggravation en France des tensions intracommunautaires liées au conflit israélo-palestinien, à l’image de celles qui déchirent actuellement des sociétés multiculturelles comme les États-Unis et le Royaume-Uni ?

En termes de conséquences, le 7 octobre est pour moi pire que le 11 septembre. Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, un grand nombre de jeunes crient « morts aux juifs », des islamistes recrachent les slogans du Hamas. Ces systèmes multiculturels recherchent la paix sociale et voilà désormais qu’ils se battent ensemble, en accusant la France de racisme lorsqu’elle veut interdire le port de l’abaya à l’école. Moi, je suis fier de notre système républicain, même s’il dérange. Il y a des échecs bien sûr, mais il est bien vivant et résiste face au communautarisme. Notre modèle de liberté, d’égalité et de fraternité entre Mohammed, David ou Martine, nous protège des divisions.

Vous avez insinué plus haut que plusieurs organes musulmans en France étaient sous influence. Qu’entendez-vous par là ?

L’islam en France est otage d’ingérences étrangères. Regardez les déclarations de certains imams proches de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF, devenue Musulmans de France) ou du Conseil Français du culte musulman (CFCM). Ils sont pour la plupart des figures modernes que je respecte, mais l’on retrouve derrière eux des associations très puissantes, parmi lesquelles la Millî Görüş, l’équivalent des Frères musulmans turcs, qui fait partie du conseil exécutif du CFCM.

En 2021, l’actuel ministre de l’Éducation, Gabriel Attal, avait affirmé que cette association allait « à l’encontre des valeurs de la République ». L’islam politique est-il son ennemi ?

Avant d’être l’ennemi de la République, l’islam politique est l’ennemi de l’islam et des musulmans. C’est un poison qui détruit la société. Il ne faut pas oublier que ce discours a permis d’envoyer de jeunes français passés par l’école de la République en Irak et en Syrie. Aujourd’hui, on peut parfaitement soutenir la cause palestinienne mais on ne peut pas soutenir le Hamas, ces barbares criminels qui violent, tuent, décapitent et brûlent. Oui, l’islam politique est à mon sens l’ennemi n° 1 de la République et j’appelle tous les partis politiques à se réveiller et à mettre en place un arsenal juridique pour lutter contre les Frères musulmans, le salafisme et leurs discours haineux. La loi séparatisme, ce n’est pas assez ! Préservez la société de la division, préservez les musulmans.

Quel est donc cet « islam de France » que vous prônez depuis tant d’années ?

L’islam de France est un slogan, mais c’est aussi un rêve, mon rêve. C’est un islam qui s’adapte à ce pays. Il y a plusieurs lectures de l’islam. Il ne se pratique pas en Tunisie de la même manière qu’en Indonésie, au Maroc, en Iran ou en Turquie. Pourquoi les pratiques de l’islam ne s’adapteraient-elles pas à la France ? Prenons sa lecture la plus moderne, la plus spirituelle, celle qui respecte ce pays et sa terre, où nos femmes et nos enfants sont nés. La France est sacrée, nos professeurs sont sacrés, nos policiers sont sacrés. On doit le répéter.

Par où faudrait-il commencer ?

Pour avoir un islam de France, il faut une instance, forte et indépendante, qui forme les imams à un discours clair et structure leurs prêches du vendredi. Elle ne doit pas être gérée par l’Algérie, la Turquie ou des groupuscules liés à d’autres pays. Il faut aussi former des médiateurs dans les quartiers pour parler de l’antisémitisme, de la foi et du vrai djihad. Il faut leur dire que nos références en France ne sont pas celles du Qatar, du Hamas ou la Turquie et les en éloigner. Comme Martin Luther King, j’ai mon rêve. J’ai encore lancé un appel il y a quelques jours sur les réseaux sociaux pour que tous les prêches en France et en Europe rappellent à quel point la foi musulmane rejette la haine, la violence et l’injustice. J’espère ne pas avoir prêché dans un désert.

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